La nouvelle vie de Daniel Koch: Monsieur Covid chez les banquiers

HEIDI NEWS

par Adrien Miqueu

La dernière fois que l’on avait aperçu Daniel Koch, il dérivait en costume dans les eaux de l’Aar. Et le voilà qui ressurgit, samedi 15 août, en guest-star d’une soirée de l’Association des Propriétaires d’Appartements et de Chalets de Crans-Montana (APACH).

Pour être exact, on avait déjà revu l’ex-«Monsieur Covid» le 24 juin, repêché par la Société Suisse de Sauvetage (SSS), pour en faire son ambassadeur. Voilà ce qu’il nous a confié:

«C’est à la suite de la vidéo dans l’Aar que la SSS m’a contacté. J’avais mis un avertissement à la fin pour dire de ne pas reproduire cela, car j’avais une combinaison sous le costume pour me protéger du froid. Mais aller dans l’Aar, c’est ça que l’on fait à Berne en été!»

Mais là, nous ne sommes plus à Berne. À l’Orangerie du centre Ycoor, à Crans-Montana, l’assemblée est venue nombreuse pour cette affiche alléchante : «Comment surmonter la crise…» avec Dr. Daniel Koch et François Savary, «économiste responsable de la politique d’investissement du groupe Prime Partners», un gestionnaire d’actifs.

Une ambiance de boy’s club. Sur l’estrade, les sièges des orateurs sont plus larges que ceux de la salle des points presse Covid. Imposants, en cuir noir, comme sortis d’un «boy’s club». Enfoncé dans ce fauteuil trop grand, mains noueuses posées sur les genoux, Daniel Koch scrute la salle qui se remplit, des hôtesses veillant au respect scrupuleux des consignes sanitaires. Le parterre est composé de couples de plus de 50 ans, des messieurs en costumes à pochette et des dames bronzées en pantalon blanc. «Que des vieux!» s’exclame un jeune cadre dynamique.

Quatre hommes en costume ont pris place dans les gros fauteuils de cuir: les deux invités, un médiateur, et le président de l’APACH, Cédric Berger, qui salue les messieurs importants qui ont fait le déplacement (les femmes en pantalons blancs ne lui en voudront pas):

  1. Jean-Daniel Clivaz, qu’il surnomme «Monsieur Taxe de Séjour»,
  2. Sébastien Ruche, journaliste économique au Temps avec qui il vient de disputer une partie de golf,
  3. Norbert Fuchs de Prime Partners, qui «travaillerait plus ses stratégies financières que son swing»,
  4. Yves Sauvin, commandant de la police de Crans-Montana, qui les a «beaucoup aidés ces derniers temps», d’où sa place de membre d’honneur de l’association.

Daniel Koch se désinfecte les mains.

Le président de l’APACH brocarde maintenant les autochtones, ces «gens du Haut-plateau qui pensaient que les Genevois viendraient polluer leur air pur», et qui ont rayé la carrosserie de quelques berlines immatriculées à l’autre bout du lac. Il rappelle enfin les consignes sanitaires, histoire de ne pas faire comme «ces joueurs du PSG qui s’embrassent d’une façon qui n’a rien à envier à la Gay Pride de Berlin!» Rires. Koch et Savary regardent l’orateur avec étonnement.

Histoire d’une gestion de crise. La soirée se déroulera comme suit: 30 minutes pour le médecin, autant pour l’économiste, puis une petite heure de questions de la salle. Daniel Koch, l’air éteint, s’anime progressivement quand il raconte la façon dont il a été impliqué dans la task force.

«Je n’étais pas très haut dans la hiérarchie, et là d’un coup, je me retrouve dans toutes les séances. Pour moi c’était très inhabituel. Je ne savais pas et je ne sais toujours pas comment saluer les gens formellement. Je me rappelle mal comment on fait des trucs. C’est comme ça, c’est moi.»

Il loue l’action du gouvernement, malgré les quelques couacs:

«J’étais allé au Tessin convaincre le gouvernement du canton de ne pas fermer les écoles, et le lendemain, Berne décide de tout fermer en Suisse. Mais c’était une bonne décision, car fermer les écoles a fait comprendre que c’était sérieux.»

Face à un public attentif, l’ancien «Monsieur Corona» explique la gestion de crise:

«Au début, on cherche à faire de grands plans avec des buts précis. Mais dans une crise, il ne faut pas suivre le plan mais l’événement, c’est-à-dire la montée du virus. Et on risque vite un décalage, car le virus ne sait pas lire. Il ne suit pas le plan.»

L’animateur questionne Daniel Koch comme on consulte l’augure: Que faut-il faire maintenant qu’il y a environ 300 nouveaux cas par jour? Koch insiste sur le dépistage rapide:

«Il faudrait attaquer maintenant, car il n’y a pas beaucoup de cas. C’est le moment pour installer des systèmes efficaces car ça ne se fait pas en deux jours. Nous avons un problème pour l’instant, c’est que l’on détecte trop tard. Si l’on se fait dépister au moment des symptômes, cela fait déjà deux jours que nous sommes contagieux.»

Et d’ajouter:

«D’autres virus vont arriver avec l’hiver. Pour trouver les covid, cela va être beaucoup plus difficile car plein de gens auront des symptômes. Je vous assure qu’il y a un risque de deuxième vague pour cet automne ou cet hiver. Ce qu’il faut se demander, c’est si on est au maximum, si on peut en faire plus.»

On lui demande alors s’il ne faudrait pas rendre le vaccin pour la grippe obligatoire.

«Je ne suis pas pour de l’obligatoire, mais il faut convaincre les gens de se vacciner. Mais même si on y arrivait, il n’y aurait pas assez de vaccins contre la grippe pour tout le monde. En Suisse, on ne pourrait vacciner que 30 % grand maximum de la population.»

En effet, les vaccins pour la grippe obéissent à un libre marché, et la demande est assez faible chaque année: seul 18 % de la population se fait vacciner. Les stocks se décidant vers janvier pour l’hiver d’après, il n’y a pas eu d’anticipation. Quand au vaccin contre Covid-19, il estime qu’il n’y en aura peut-être même pas pour l’hiver 2021.

Ne pas s’appauvrir. Transition habile pour passer à l’économiste François Savary: est-ce que cela vaut le coup d’investir dans une entreprise travaillant sur le vaccin du Covid?

«Pour ce qui est de la question de s’enrichir avec le Covid, ou, du moins, de ne pas trop s’appauvrir, je ne conseillerais pas d’investir sur les vaccins: l’entreprise qui le trouvera sera obligée de le vendre à bas prix.»

Savary enchaîne sur un exposé des mesures économiques mises en place pendant la crise. Personne n’ose l’interrompre. Les termes deviennent de plus en plus jargonneux. Koch se tient la tête en regardant son voisin parler de rachats de dette d’entreprise et des «contraintes environnementales qui nous arrivent sur la tête».

Les membres de l’Association des Propriétaires d’Appartements et de Chalets de Crans-Montana ont ainsi droit à un petit briefing sur les actifs à valoriser (l’or) et le type de portefeuille à constituer. Certains conseils sont salués d’applaudissements nourris. Après la conférence, deux couples, qui réalisaient être les seuls locaux de l’étape, me confiaient avoir décroché:

«Là, il parlait pour les banquiers! Après, il parle très bien, il a du vocabulaire. Mais ça c’est les Genevois, ils parlent plus facilement que les Valaisans.»

Vient le moment des questions. «Nous allons peut-être laisser la parole à la salle, ose Cédric Berger, car nous avons un public de qualité ce soir: des banquiers, des avocats, un ambassadeur!» Afin d’éviter le contact avec le micro, celui-ci est fixé au bout d’une perche tendue par une hôtesse. On enjoint de privilégier les questions courtes, «car les perches sont lourdes et les hôtesses fragiles».

La plupart des questions sont pour Daniel Koch, et consistent en des critiques à peine voilées du confinement et de ses effets économiques. David Bagnoud, président de la commune de Lens, s’inquiète pour la saison de ski à venir et ses 12’000 skieurs le jour de Noël, demande son avis au médecin:

«Je pense que c’est possible d’organiser cela sur les pistes et dans les cabines. Par contre, il faut oublier l’après-ski que l’on a connu. Ça ne va pas marcher.»

Murmures dans la salle. Une autre question: «Sommes-nous à l’aube d’un nouveau modèle social, avec du home office, avec moins de consommation et où l’autre est l’ennemi?» François Savary:

«Le Covid a permis de comprendre que certains modèles économiques étaient débiles. Comme par exemple s’entasser à 6000 sur un paquebot dans la lagune de Venise, ou aller pour 20 francs tous les week-end à Barcelone pour boire des coups. Mais pour ce qui est de la consommation, moi pendant le Covid, je n’ai pas arrêté de boire du champagne!»

Le seul jeune homme de l’assemblée, chemise et pantalon blancs, la boucle sculptée:

«C’est à propos des boîtes de nuits qui sont fermées. J’ai des amis à Genève, comme ils s’embêtent le soir, ils sont allé en boîte à Saint-Tropez. Et ils en sont revenus avec le virus. Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt préserver les boîtes de nuit suisses et laisser les jeunes y aller? S’ils attrapent le virus, ce ne sera pas si grave pour eux.»

La salle rit, et le président de l’APACH s’exclame: «c’est mon fils!». Koch lui répond patiemment que provoquer l’immunité chez les jeunes ne marche pas, que les Suédois l’ont tenté et qu’ils l’ont payé très cher. Le jeune homme insiste:

«On nous oblige à être prudents en Suisse. Alors si on ne veut pas l’être, on va aller se réfugier à Saint-Tropez. Cela vaudrait mieux que ce soit ici en Suisse.»

Koch réplique que si l’épidémie reprend, les frontières seront de toute façon fermées. À propos de frontières, on le questionne sur la coopération avec les responsables de la santé à l’étranger. Koch explique que la Suisse a été assez vite intégrée dans le réseau européen des urgences, mais qu’une fois que les frontières furent fermées, chacun s’est occupé de ses problèmes.

«Il y a eu une compétition sur qui fermait le plus vite. Et ensuite sur qui rouvrait le plus vite! L’Italie a par exemple ouvert le 10 après que la Suisse et la France ont annoncé ouvrir le 15. Cela n’avait aucun sens.»

La conférence tire sur sa fin, et François Savary glisse un dernier tuyau financier aux Propriétaires d’Appartements et de Chalets de Crans-Montana: «En tout cas, je ne conseillerai pas d’acheter des actions en ce moment.» Applaudissements de la salle. Daniel Koch finit:

«Je voudrais ajouter quelque chose que l’on a pas évoqué, c’est que dans toutes les épidémies, ce sont les pays les plus pauvres qui payent. Et dans chaque pays, ce sont les plus démunis qui vont payer. Ça, il ne faut pas l’oublier»

Silence. L’animateur suggère d’applaudir les intervenants, et Berger conclut: «avec M. Koch, nous avons appris comment se protéger du corona-bidule, et avec M. Savary, comment ne pas devenir trop pauvres dans les prochains mois!»

Koch se redésinfecte les mains.